JOURNAL LE SOLEIL

Émilie Vallières 

9 septembre 2018

Ensemble pour l’alphabétisation

Le 8 septembre est la Journée internationale de l’alphabétisation

 

La moitié des Québécois sont analphabètes fonctionnels, c’est-à-dire qu’ils arrivent à lire des mots sans nécessairement en comprendre le sens. Pour sensibiliser la population à cet enjeu, un organisme de Charlesbourg, Le cœur à lire, tient aujourd’hui sa toute première édition de la marche Ensemble pour l’alphabétisation.

L'activité débutera à 9h devant la bibliothèque Paul-Aimée Paiement. «  Si une personne sur deux souffre de ce problème, il y en a possiblement dans votre entourage immédiat », souligne Valérie Lafleur, formatrice pour l’organisme.

Aller au-devant des ressources

Cette initiative emboîte le pas à celle de Daniel Beausoleil, un participant qui se rend quelques après-midis par semaine au Cœur à lire. Déjà en 2015, il avait marché dans les rues de Saint-Hyacinthe afin de marquer sa solidarité à l’endroit des personnes qui éprouvent les mêmes difficultés que lui. L’année suivante, il parcourait un trajet de 60 kilomètres entre la ville maskoutaine et le Parc Lafontaine de Montréal.

Ses chaussures voyagent dans un but bien précis : briser l’isolement. « Je veux que les personnes comme moi viennent marcher pour qu’elles sachent que des ressources existent, confie-t-il. En restant seul, on n’apprend pas. Pendant cette marche, ces personnes-là vont pouvoir rencontrer des intervenants et leur dire ce qu’elles ressentent. »

Monsieur Beausoleil a dû demander de l’aide pour surmonter ses lacunes en littératie. Aujourd’hui, il en cueille les bénéfices. « La première fois que je suis rentré au Cœur à lire, j’ai passé des examens. J’ai pu voir mes forces et mes faiblesses. J’ai commencé comme ça et je sens que j’avance pas mal. Ça m’aide beaucoup », se réjouit-il.

Les centres d’alphabétisation comme celui-ci ne s’apparentent pas à une école traditionnelle qui laisse parfois des souvenirs amers aux analphabètes. « Ici, on ne donne pas de notes, précise la formatrice Véronique Trapp. On veut rendre nos participants autonomes et on va s’adapter à eux. »

D’un pôle de lecture à l’autre

En organisant cette marche, inspirée du projet de Daniel Beausoleil, Le cœur à lire espère rassembler aujourd'hui quelques centaines de personnes. Depuis la bibliothèque Paul‑Aimée Paiement, les participants prendront l’autobus vers la bibliothèque Étienne‑Parent, située à Beauport. Ils marcheront ensuite jusqu’au point de rassemblement initial, pour un trajet totalisant un peu plus de six kilomètres. Les marcheurs pourront, à leur guise, effectuer une partie du trajet dans l'autobus qui suivra le groupe. Une conférence, donnée par quelques participants du Cœur à lire, clôturera l’activité.

« L’objectif de cette marche est de sensibiliser les analphabètes de Québec, leur entourage, ainsi que la population en général aux causes de l’analphabétisme et surtout, de se concentrer sur les solutions », précise le coordonnateur du Cœur à lire François Desharnais. Il souhaiterait que les prochaines éditions rallient tous les organismes en alphabétisation de la province.

 

Encadré

15 % de la population a de grandes difficultés en lecture, en écriture et en numéracie (posologie d’un médicament, écrire un courriel, etc)

34 % de la population a de grandes difficultés en lecture (lire un article, mais ne pas comprendre un éditorial)

4 % de la population ne sait pas lire les noms de rues et compter moindrement.

Source : Fondation d’Alphabétisation de Montréal

JOURNAL LE SOLEIL

Émilie Vallières 

8 septembre 2018

Des mythes à déconstruire

Qui sont les analphabètes ?

L’analphabétisme est un problème multifactoriel et il n’existe pas de profil-type. « Il peut s’agir de quelqu’un qui souffre d’une difficulté d’apprentissage telle que la dyslexie ou la dysphasie. Certains de nos participants souffrent également de déficience intellectuelle, de chocs post-traumatiques, etc.  » détaille Véronique Trapp, formatrice au Cœur à lire. L'environnement familial peut, en outre, avoir un rôle à jouer dans le développement des capacités en lecture.

La formatrice développe par ailleurs des outils pour les nouveaux arrivants. « On a de plus en plus d’immigrants francophones qui n’ont pas été scolarisés dans leur pays »,  poursuit-elle, soulevant que l’organisme accueille également des immigrants allophones en attente de suivre le programme de francisation. À la fin de leur programme, certains reviennent même parfois au Cœur à lire parce qu’ils qui ne maîtrisent pas adéquatement l’écriture. Ce phénomène tend malheureusement à s'accroître.

Plus qu’une question d’accords

C'est bien connu, il faut s'exercer pour rester en forme. En vieillissant, et au fur et à mesure que la vie quotidienne nous entraîne, nous pouvons tous être portés à perdre certaines aptitudes et habitudes, dont celle de lire et de comprendre un texte. Quand ils pensent à l'analphabétisme, « les gens pensent encore à ceux qui ne savent ni lire ni écrire, observe François Desharnais. Les analphabètes peuvent pourtant avoir été scolarisés, mais ils ont, en quelques sortes, perdu leurs compétences, faute de les avoir mises en pratique. Ils ont soudainement un examen à passer et ils prennent conscience de leurs lacunes. Maintenant, on laisse tout à l’ordinateur et aux correcteurs automatiques », déplore-t-il.

Caroline Meunier, la responsable au développement des analyses et des stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec, nous rappelle aussi que l’analphabétisme est moins un problème d’orthographe et de syntaxe que de compréhension du sens d'un texte lu. « Ça va bien au-delà du « s » au pluriel. On est confronté à l’écrit tout le temps dans nos vies. »

Se heurter au sens figuré

Une personne de compétences élevées en lecture comprend que le sens d’un mot varie en fonction du contexte où on l’utilise. Un analphabète fonctionnel ne surmonte pas cet exercice d’abstraction. La formatrice au Cœur à lire Valérie Lafleur se souvient d’avoir utilisé devant un de ses apprenants l’expression « un emploi niché », dans le sens d'un emploi spécialisé. Perplexe, « il m’a demandé ce que venait faire le chien dans l’histoire. » L’exemple peut faire sourire, mais il illustre bien à quel point ceux qui souffrent d’analphabétisme peuvent rapidement se sentir isolés dans une discussion. « Au-delà du premier degré, une personne analphabète comprend difficilement, renchérit la formatrice. Rappelons-nous que cette réalité affecte une personne sur deux au Québec. »

Affronter le monde sans savoir le lire

Pour se débrouiller au quotidien, une personne analphabète doit développer des stratégies. Par exemple, dans les transports publics, elle devra demander au chauffeur de lui indiquer l’arrêt exact où descendre. « On dépend toujours de quelqu’un d’autre. C’est vraiment stressant », déplore Véronique Trapp.

Une personne analphabète peut posséder une mémoire phénoménale. Valérie Lafleur cite le cas d’un de ses élèves, un homme d’affaires qui a retenu toutes les coordonnées de ses 500 clients (noms, adresses, codes postaux et numéros de téléphone). « Ils développent d’autres compétences. Ils vont s’associer à des gens qui lisent bien, apprendre par le son plutôt que par l’image, etc. »

JOURNAL LE SOLEIL

Émilie Vallières

8 septembre 2018

Une lutte sur tous les fronts

Pourquoi autant d’analphabètes dans notre société ?

Les adultes faisant face aux défis de l’analphabétisme sont, dans bien des cas, passés à travers le système scolaire traditionnel. Ce constat entraîne une question : la barre de réussite est-elle trop basse ? Oui, dénonce François Desharnais. Selon lui, de nombreux élèves en difficulté d’apprentissage passent au niveau supérieur plutôt que de redoubler.

« Un enfant qui passe d’année en année sous les radars franchit le secondaire 1 sans notions ni références en mathématiques. Les politiciens préfèrent faire passer plus d’élèves puisque ça fait gonfler les taux de réussite ».

« Les enseignants ont des classes de trente élèves, renchérit Valérie Lafleur, qui s’indigne devant ce qu’elle considère comme un manque de financement du système scolaire. Parmi eux, il y a des élèves dyslexiques, des dysphasiques, etc. Les enseignants n’ont pas toujours le temps de s’en occuper, ou doivent le faire au détriment des autres. »

L’école au service du marché

Le personnel de l’organisme Le cœur à lire constate à l’unisson la volonté des dirigeants de former des travailleurs le plus rapidement possible pour répondre aux exigences du marché de l’emploi. Cette approche se fait en pénalisant l’enseignement du français et des autres matières.

François Desharnais se désole de la tangente que prend le milieu de l’enseignement.  « Est-ce qu’on valorise vraiment l’éducation quand on rentre dans une école qui est sale et surchargée ? questionne-t-il. C’est toujours tant d’élèves au pied carré, comme un troupeau! Quelle image de l’éducation envoie-t-on aux enfants ? »

Élargir le terrain d’intervention

La responsable au développement des analyses et des stratégies au RGPAQ, Caroline Meunier, souligne par ailleurs que les solutions à l'analphabétisme dépassent le cadre scolaire. « Il faut penser à l’amélioration des conditions de vie, au soutien des familles et à la prévention. Il faut aussi s’attaquer à la pauvreté et à l’exclusion sociale. »

En ce début de campagne électorale, elle souhaite voir les partis politiques s’engager à mettre en place une stratégie de lutte concertée contre l’analphabétisme. « Ça ne concerne pas juste le ministère de l’Éducation. Ça concerne la Culture. Ça concerne l’Emploi. Ça concerne la Santé, énumère-t-elle. Il faut se donner une vision partagée du problème. »

D'une certaine façon, les difficultés liées à l'analphabétisme peuvent avoir un impact concret sur nos instances démocratiques dans la mesure où, afin d'être compris de tous, les élus et candidats ont tendance à édulcorer leur propos. Le coordonnateur du Cœur à lire, François Desharnais, remarque en ce sens un fossé entre les discours de certains intellectuels, comme Michael Ignatieff ou Joseph Facal, et les personnes de faible littératie. Ne les comprenant pas, « les analphabètes ont tendance à ne pas les aimer. Ils se voient d'autant plus confrontés à leur propre impuissance. Aujourd’hui, ajoute-il du même souffle, un politicien n’a pas le choix d'adapter son discours au niveau de la population pour être compris. C’est très dur ce que je dis en ce moment, mais ça explique beaucoup de choses. »

 

ENCADRÉ

Le Québec et le reste du monde

Selon le Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes, le niveau de littératie dans la province se situe légèrement en bas de la moyenne canadienne Le Canada se situe dans la moyenne des pays de l’OCDE.

Toujours selon cette étude, c’est le Japon qui est le champion de la littératie au sein de l’OCDE.